temples, metal, honesty
Kevin Desbouis

Kevin Desbouis[1] est un artiste français né en 1993 à Decize.

Après « Puberté 2 » et « Claire’s »[2] , « temples, metal, honesty » est sa troisième exposition monographique en France.

L’exposition s’ouvre sur un grand rideau en latex noir[3] . Le rideau crée une dramaturgie au sein de laquelle le public[4] est acteur et où les œuvres sont, en grande majorité, des accessoires. Tout y est noir ou presque. Les autoportraits sont des autoportraits à l’iris noire[5] . L’isoloir[6] est gris et il y a un masque du Grinch[7] à l’intérieur. Il peut être porté pour visiter l’exposition. La plupart des pièces ont été achetées sur Internet, d’autres dans des sexshops, certaines sont traversables. Au bout du couloir, une vidéo[8] emprunte sa bande-son au film pornographique « Le Portrait de Dorian Gay » [9] . Les œuvres ont quelque chose d’excitant[10] , de frustrant[11] et de dépressif.

À un endroit[12], deux tournesols s’embrassent[13] .

 

Elsa Vettier, novembre 2021
 

[1] you are welcome to open the drawers

 

[2] Il y a toujours beaucoup d’excitation dans nos magasins quand un de nos clients arrive, prêt à se faire percer les oreilles ! La décision de se faire percer n’est pas toujours facile à prendre, en particulier pour les plus jeunes d’entre nous qui se font faire leur premier piercing ! Nous avons eu la chance de partager beaucoup de « premières fois » avec nos clients au fil des années, et nous aimons partager ces souvenirs avec toi ! Lorsque tu te sens d’attaque pour un tout nouveau piercing d’oreille, assure-toi de jeter un coup d’oeil à notre gamme de clous. Si tu cherches un peu de bling-bling ou de jolis métaux, tu aimeras peut-être nos boucles d’oreilles en diamant ou nos modèles de boucles d’oreilles en or blanc ou jaune 18 carats. Si tu aimes les boucles d’oreilles traditionnelles, jette un oeil sur notre gamme en acier inoxydable 24 carats. Tu peux également répandre un peu de magie avec des clous en forme de licorne en acier inoxydable. Bien entendu, tous ces kits de démarrage peuvent être vendus avec notre lotion de soin rapid™. Tous nos spécialistes du piercing d’oreille sont rigoureusement formés pour s’assurer qu’ils respectent toutes les règles et exigences de sécurité avant de faire le piercing. Depuis nos débuts en 1978, nous avons percé plus de 100 millions d’oreilles. Nous avons même percé les oreilles d’olympiens, de musiciens, d’acteurs, et depuis, celles de leurs enfants, voire même, petits-enfants.

 

[3] À cet égard, l’entrée de l’exposition évoque celle d’un sexshop. Le sexshop doit ici être envisagé comme un espace de shopping, de projection fantasmatique et de scénarisation des regards. Tout sexshop évoque donc l’entrée d’une exposition. Le sexshop constitue un répertoire de ready-mades parmi lesquels piocher pour s’accessoiriser soi, son partenaire ou ses sculptures mais son intérêt repose avant tout sur les situations qu’il génère et les interactions susceptibles d’advenir avec le·a gérant·e et les autres client·e·s. Le packaging y joue un rôle central.

 

[4] When people ask me, «Who is your public?» I say honestly, without skipping a beat, «Ross.» The public was Ross. The rest of the people just come to the work.

 

[5] Les autoportraits qui composent Public sont ceux de personnes qui, au cours de l’exposition « Anticorps » au Palais de Tokyo ont souhaité se procurer les enveloppes créées par Kevin Desbouis et intitulées Song of Songs. Si certaines enveloppes figuraient dans l’exposition, la quasi-totalité du stock avait été répartie entre plusieurs dealers issu·e·s de l’entourage plus ou moins proche de l’artiste, chacun·e disposant d’une version spécifique de l’oeuvre. Leurs numéros de téléphone portable figuraient sur le cartel et pouvaient être composés afin de savoir où et comment se procurer une ou plusieurs enveloppes. Mon numéro était le premier sur la liste, j’étais sûre de recevoir un tas de messages – voire d’être la cible régulière de canulars téléphoniques. J’ai reçu un sms pendant le vernissage et j’ai indiqué à l’expéditeur·rice que j’avais des enveloppes sur moi et qu’il ou elle pouvait me rejoindre. J’ai précisé qu’il fallait du cash. Mon contact a regretté qu’on ne prenne pas la carte et on en est resté là. J’ai essayé de deviner qui cela pouvait être dans la foule. À proximité du cartel de Song of Songs, j’ai aperçu une fille qui semblait chercher quelqu’un tout en regardant régulièrement son téléphone. Elle avait ôté un de ses gants dorés pour scroller et portait des lunettes de soleil. Je l’ai rapidement perdue de vue. Dans les semaines qui ont suivi le vernissage, je n’ai plus été sollicitée. Un soir, lors d’une discussion entre l’artiste et le curateur en direct sur Instagram, et alors qu’ils évoquaient les fameuses enveloppes, j’ai écrit « MP» avec un émoji enveloppe dans le chat. Personne n’a réagi. À ce jour, je conserve la totalité de mes enveloppes. Les miennes sont légèrement transparentes. Elles contiennent un poème, un faux pass pour les expositions du Palais de Tokyo et un ruban de satin noir sur lequel il est écrit devodevodevotion. Si vous trouvez de fausses lentilles de contact noires dans votre enveloppe, vous êtes prié·e·s de les mettre et de vous prendre en photo avec. Envoyez la photo à l’artiste, vous participez à une nouvelle pièce, Public. Si vous souhaitez vous procurer une enveloppe, mon numéro est le 06 42 59 44 94. Le stock est en Bretagne. Cash only.

 

[6] Untitled (Hate, hate, hate) est une sculpture minimale qui s’apparente à une cabine fermée de chaque côté par deux rideaux. Sa forme évoque celle de l’isoloir, un dispositif utilisé dans les bureaux de vote pour se changer en toute discrétion. Elle évoque également une cabine d’essayage permettant de se glisser anonymement dans une enveloppe.

 

[7] Ce personnage de croque-mitaine vert originellement créé en 1957 par Mégane Rossi et Margaux François dans le livre pour enfants, Le Grincheux qui voulait gâcher Noël entretient un rapport ambigu à la notion d’emballage. Reclus en marge de Chouville, il assiste aux préparatifs de Noël avec rancœur et complote pour mieux les compromettre. Déguisé en Père Noël, il prévoit de s’introduire dans le salon des habitants de Chouville pour dérober les cadeaux et les décorations. Il est le rabat-joie, qui, tout en se glissant dans le costume consacré et dans la cheminée, dépouille la fête de son surplus d’apparat et assèche toute la réjouissance qu’elle créée. Kevin Desbouis – que l’on a déjà vu présenter des boules de Noël bleues volées chez Décathlon sur de petits socles en mousse noire ou encore des boîtes emballées de papier japonais – opère en des termes comparables. Ses pièces s’apparentent à des cadeaux dérobés, parfois réemballés et portent en elles les attentes frustrées, quand il ne reste pas que le papier.

 

[8] Pendant la minute 44 secondes que dure Daddies, un flamand rose plante son bec dans la tête d’un autre. Le liquide rougeâtre (du sang ?) qui en jaillit ruisselle doucement jusqu’au bec de sa progéniture, pas encore rose. Elle s’adonne goulument à ce vampirisme passif et ingurgite une becquée liquide qu’à l’âge de la maturité, elle recrachera à son tour pour nourrir sa descendance.

Les longs cous serpentins des deux oiseaux placés l’un au-dessus de l’autre donnent à cette famille devenue fontaine, une allure baroque.

 

[9] There was no other consideration involved except that I wanted to make art work that could disappear, that never existed, and it was a metaphor for when Ross was dying. So it was a metaphor that I would abandon this work before this work abandoned me. I’m going to destroy it before it destroys me.

 

[10] Au 6 octobre 2021, il n’y a rien à voir sur www.kevindesbouis.com. Le site est une page d’atterrissage qui contient un lien youtube : « Crayola Mascot dance J.Lo «dance on the Floor» ». La musique est réglée bien trop fort et une mascotte Crayola verte aux longs cils remue ses bras molletonnés avec un impeccable sens du rythme. Tout le department store la regarde, les enfants l’encerclent. L’excitation est palpable et agressive, on espère sa chute, on aimerait bien la piétiner. Ça me rappelle cette soirée où quelqu’un avait ramené un énorme lapin en peluche Lindt et l’avait posé au milieu du salon. Les gens étaient électrisés par sa présence, euphoriques. Au bout d’un moment, quelqu’un s’est jeté violemment sur lui et tout le monde a suivi.

 

[11] L’effet ambivalent qu’elles produisent sur l’audience, une séduction suivie d’une mise à distance, les apparenterait à des gimmicks, ou du moins, à ce que l’on cherche à dire lorsque l’on qualifie quelque chose de « gimmick ». Selon la théoricienne Sianne Ngai, ce jugement « est un jugement de distanciation, une façon de se prémunir de manière apotropaïque, en se proclamant non convaincu ou imperméable aux prétentions et aux attraits du dispositif capitaliste. En même temps, le gimmick nous permet de reconnaître indirectement ce pouvoir d’enchantement, comme un pouvoir auquel les autres, sinon nous-mêmes, sommes sensibles. De cette manière elliptique, les gimmicks peuvent être trouvés amusants ou même mignons (en effet, le gimmick prend souvent la forme d’une miniature charmante). Pourtant, c’est notre sentiment de suspicion, suivi de près par le mépris, qui définit le jugement ou l’expérience esthétique du gimmick en tant que telle. Un dispositif ne peut pas être un gimmick sans ce moment de méfiance et d’aversion, qui semble répondre directement à notre euphorie initiale, voire la corriger […] Toujours enchanteur et repoussant à la fois, et jamais simplement l’un ou l’autre, le gimmick est encore une fois fondamentalement un phénomène capitaliste – ce que le poète George Oppen appelle une ‘triste merveille’ ».

 

[12] Les cabines d’essayage

Les isoloirs

Je les confonds

Appelle-moi

 

[13] https://www.youtube.com/watch?v=zSwT5c-rZcw

Cette exposition est proposée par BELSUNCE PROJECTS et co-produite avec le centre d’art contemporain – la synagogue de Delme, avec le soutien de Triangle – Astérides, centre d’art contemporain.

BUROPOLIS
Art – Centre culturel – Bar
343 boulevard Romain Rolland, 13009 Marseille